Expositions

Le CUBISME dans la Drôme

Exposition au Centre d’Art de Crest du 4 juin au 22 septembre 2019.

Un style /une région.
Commissariat : Martial Duvert

L’association d’un lieu géographique à un style de peinture existe : Pont Aven, Barbizon, Fontainebleau sont là pour nous le rappeler… Aussi, serait-il exagéré de parler de notre région comme fortement liée au mouvement « cubiste » dans ce début du XX em siècle et par conséquent parler d’une école cubiste Drômoise ?

Albert Gleizes, Anne Dangar, André Lhote, Albert Voisin, Madeleine Thery, Dimitri Varbanesco, Alexjandro Obregon, en sont les principaux protagonistes … Mais il faut aussi souligner la part des élèves, des épigones qui feront encore perdurer ce style …

Un contexte parisien particulier sous une suprématie « Braque-Picasso » renforcée par un marchand hors pair : Khanwiler, fera qu’il n’est pas facile d’exister dans la capitale mondiale des Arts de l’époque… Beaucoup choisissent l’enseignement ou l’écriture pour s’imposer. Les Académies d’Artistes sont à la mode, certains tentent leur chance dans ce rôle d’enseignant : André Lhote sera le plus actif dans ce domaine en France (rue d’Odessa à Paris) ainsi que plusieurs expériences à l’étranger ( Rio de Janeiro, Le Caire etc, ) . Mirmande sera une prolongation de l’initiative parisienne, mais fonctionnera surtout en période estivale.

La formation du groupe « La Section d’Or » n’est pas étrangère à cette initiative d’installation en province, ou à la périphérie de Paris (école de Puteaux). Ce groupe fédère plusieurs artistes très importants comme les deux Delaunay (Robert et Sonia), Roger de la Fresnay, Jean Metzinger, Juan Gris, Jacques Villon, Fernand Leger et bien d’autres sans oublier les trois qui vont choisir notre région : Albert Gleizes, André Lhote et Vanber…
Ce dernier sera le trait d’union entre eux, fréquentant aussi bien l’un que l’autre. Contrairement à leur présence sur Paris, les relations entre A.Gleizes et A.Lhote ne se font plus que par échanges épistolaires, quand ils sont en province : les recherches de chacun fera débat sur l’importance de la représentation du sujet. Pour A. Gleizes, il n’y a pas obligation de représenter le réel : il se dirige vers une abstraction cubisme … Pour A. Lhote, le sujet est souverain, il reste fidèle à sa représentation agrémentée d’une vision cubiste. Ce qui explique le nombre important de vues régionales, parfaitement situées et identifiables. Il insiste sur le fait que les paysages locaux se prêtent bien au style cubiste.

Les artistes / leur histoire :

Albert Gleizes (Paris, 1881 – Avignon, 1953) est un peintre, dessinateur, graveur et théoricien né à Paris. Il est le neveu du portraitiste Léon Comerre ,1850-1916, c’est sans doute la seule formation qui lui sera dispensée.
S’il est l’un des membres fondateurs de la « Section d’Or » il est aussi membre de la revue Der Sturm. Il se joint au groupe dit de l’Abbaye de Créteil (1907-1908). Ses idées ont influencé les recherches du Bauhaus ainsi que, suite au séjour qu’il fait à New York après sa démobilisation de 1915 à 1919, l’art moderne américain. Il est l’un des fondateurs du mouvement Abstraction-Création qu’il a dirigé.
Il choisit la commune de Sablon en Isère, sa femme est propriétaire d’une maison de mariniers au bord du Rhône, idéale pour son projet de communauté artistique qui portera le nom de Moly Sabata.
Outre ses ouvrages de références, il écrit « La peinture et ses lois » (1924) qui fera miroiter des règles nouvelles dans la peinture, mais aussi un idéal de vie : ce sera les bases d’une vie communautaire, ou l’on doit vivre de son Art, mais aussi de son jardin.
Il sera sévèrement pénalisé par son intérêt pour l’Art religieux, la célèbre loi de 1906 qui prône la séparation de l’Eglise et de l’Etat en France n’en fera pas une priorité pour les Musée français, prenant du retard sur les achats d’homologues américains. Le Musée de Grenoble possède la très imposante toile intitulée « la gare de Moscou » qui semble faire exception à cette règle .

Anne Dangar : née à Kempsey en Australie en 1885, elle se forme auprès de deux maitres Australiens : Moore-Jones et Julian Ashton. Elle enseigne après sa formation dans la même Académie.
Après un premier voyage en Europe, qui lui fait connaître André Lhote en 1926. Elle découvre le livre « La peinture et ses lois ». A son retour, elle tente d’enseigner le cubisme en Australie mais se trouve confrontée à une résistance envers son art. De retour en France, après divers échanges avec le maître de Moly-Sabata, elle s’y installe et abandonne peu à peu la peinture pour se consacrer uniquement à la céramique. Dépourvue de four, elle travaille avec des potiers locaux : Chez Pacaud à Roussillon (poterie des Chals), puis à Cliousclat pour les pièces importantes, mais aussi chez Etienne Noel à Dieulefit (avec qui elle expose régulièrement à la Galerie Folklore tenue par Marcel Michaud, au coté des pièces d’Etienne Martin, du ferronnier d’Art Michel Zadounaisky, et bien sûr les céramiques d’Etienne Noel). Elle applique les théories d’Albert Gleizes dans ces décors mais plus rarement dans la forme des pièces. Elle meurt à Sablons en 1951

André LHOTE (1885-1962), il participe à l’exposition de la Section d’Or à la Galerie la Boétie en 1912. Il realise une œuvre importante à l’occasion de l’Exposition Internationale des Arts et des Techniques de 1937 à Paris, ce sont des peintures murales : « La houille », « les fours à coke » et « Le gaz ». Son style est trouvé, il ne le quittera pas jusqu’à sa mort.
Son premier écrit sur l’art paraît en 1912 dans la Revue de France et des pays français, alors qu’il est déjà reconnu en tant que peintre. Son intention est de répondre à des critiques dont sa peinture fait l’objet.

Très marqué par le cubisme, il se positionne contre l’académisme, parfois acerbe envers les avant-gardes, il dénonce le goût pour l’abstraction, même s’il fait un plaidoyer pour l’éclectisme pictural dans la revue « l’Elan » d ‘Amedé Ozenfant.
Il écrit également pour des quotidiens, dont Ce Soir. Entre 1912 et 1962, il publie des textes dans plus de 60 revues. Il faut également compter sur la publication d’ouvrages : La Peinture, le cœur et l’esprit (1933), Parlons peinture. Essais (1936), Traité du paysage (1939), Peinture d’abord (1942), une anthologie d’écrits de peintures : De la palette à l’écritoire (1946), Écrits sur la peinture (1946), Traité de la figure (1950), À la recherche des invariants plastiques (publication posthume de 1967).
Son installation à Mirmande transformera ce village, combien d’artistes sont venus le rejoindre en été et se sont installés ici ou aux alentours, difficile d’en faire un compte précis .
Il n’abandonnera pas sa façon de peindre jusqu’à la fin de sa vie : le cubisme étant pour lui sa seule manière de s’exprimer, ignorant volontairement les différents courants de peinture qui s’en suivront.
Il faut reconnaître chez lui comme chez A. Gleizes une réussite à coté de leur œuvre, c’est celle d’avoir révolutionné l’enseignement de l’Art, en y introduisant un esprit critique, qu’il est incontestable d’opposer au fait de reproduire des œuvres des anciens en attendant le prix de Rome pour les meilleurs…

Vanber (Albert Voisin, dit) (1905- 1994) Né à Lestre dans la Manche en 1905. Si sa famille voulait en faire un photographe, il préfère l’art du pinceau, ayant fréquenté très jeune le peintre Guillemet qui lui donne la certitude de sa passion. Il rentre aux Beaux Art de Paris (atelier Cormon, puis Laurens)
Vanber se rapproche des cubistes comme Roger de la Fresnaye, J. Villon, J. Metzinger…
Albert Gleizes, Robert et Sonia Delaunay et André Lhote, tous membres du Cercle d’Or seront déterminants dans sa carrière. Il choisit la Drôme en 1956. Son parcours reste atypique, il a choisi très tôt de ne pas vendre sa production, peut être pour se différencier de ses origines familiales (ce qui expliquerait son pseudonyme de Voisin à Vanber). Cette liberté offerte par le fait de n’avoir aucun compte à rendre à une clientèle ou une galerie lui permettra une liberté et une curiosité rarement rencontrées. On peut remarquer son intérêt pour le mouvement futuriste dans certains tableaux (le tour de France).

Puis vient l’heure des affiches lacérées et recomposée par des collages, des sculptures faites de racines ou d’objets usuels, des patworks… Il reviendra par la suite à un cubisme plus traditionnel.

C’est un tout autre projet qu’envisage Vanber pour Crest, aidé de deux artistes locaux : Jacques Clerc (sculpteur, graveur) et Alain Rais (acteur) : la naissance du groupe « Art et Jeunesse ».
Il n’est pas question pour eux d’enseigner, comme l’envisagent A. Gleizes et A. Lhote par l’intermediaire des Académies d’artistes, mais faire bénéficier aux crestois des expositions dignes de la capitale. C’est ainsi que chaque années entre 1958 et 1962 seront organisés les festivals « d’Art et Jeunesse » dans toute la vallée de la Drôme jusqu’à Chatillon en Diois. Picasso, Zao Wou Ki, Bram Van Velde, Vasareli, seront les plus remarquables, mais bien d’autres les accompagneront. Ce qui aurait pu donner des lettres de noblesse à la ville de Crest, comme le fera A. Lhote pour la commune de Mirmande, est plus discret, en tout cas incompréhensible et injuste vu d’aujourd’hui.

Madeleine Théry.
Peintre, céramiste, graveur. Epouse de Vanber, elle n’a cessé de peindre, malgré une santé psychique fragile. Le couple rejoint André Lhote à plusieurs reprises, en vélo depuis Paris, ils logeront à Toulaud et Saint-Thomé (07). Elle passe d’un cubisme très construit à un « art brut » : transition ponctuée par de nombreux séjours en hôpital psychiatrique ou les électrochocs seront source d’inspiration… Nombreuses œuvres seront élaborées par la juxtaposition de matériaux divers. Un itinéraire pictural dans les deux premiers quarts du XXem siècle, montre l’audace d’un artiste toujours dans la recherche, déterminée à ne pas suivre les maitres cubistes qui pensaient que le siècle entier serait sous l’emprise de ce style .

Dimitri Varbanesco (1908 – 1963)

Peintre d’origine roumaine. En 1926, il commence à dessiner des décors de théâtre et des portraits synthétiques, notamment de Kafka.
Il arrive en France en 1929, très marqué par son gout du cubisme (plutôt classique) et s’installe à Grenoble pour suivre des études de droit tout en continuant à peindre.
Aux côtés notamment de ses amis Jean Bertholle, Jean Le Moal, Étienne Martin, François Stahly et Lucien Beyer, Anne Dangar, Etienne Noel, il participe de 1936 à 1943 à toutes les expositions du groupe Témoignage animé à Lyon par Marcel Michaud. Il est également en relations avec André Breton.
Il s’installe à Saint Restitut dans la Drôme après la guerre. Il se démarque de plus en plus de son style cubiste pour affronter un art marqué par le surréalisme.
Cinq de ses dessins figurent en mars 1939 dans le neuvième cahier des éditions GLM. 
Varbanesco a déclaré : « Je ne suis pas surréaliste, j’ai une mythologie personnelle ».

Alejandro Obregon (1920-1992), peintre, muraliste, sculpteur et graveur colombiano-espagnol. Il commence en 1936 à peindre des paysages sans avoir reçu de formation.
Il quitte en mai 1949, la Colombie pour Paris avec sa deuxième femme, Sonia Osorio (1928-2011). Il suit une formation artistique chez André Lhote à Mirmande puis achète une maison à Alba-la-Romaine (Ardèche). Il a pour but de relever un village de ses ruines, par la venue d’artistes qui accederont, à une proprieté accessible financièrement. Mais il est hors de question d’enseigner comme le fait André Lhote à Mirmande, il veut s’entourer d’artistes contemporains : Alfred Manessier, Stanley Hayter, Theodore Appleby, Ginés Parra, Eudaldo, Jean Le Moal, Honorio García Condoy… avec qui il participe à plusieurs expositions, dans une ambiance amicale sans prétentions. Pourtant ce mouvement reste très important pour ces années 50, les recherches artistiques ne sont pas tournées vers le passé. Ce mouvement n’a pas été relié à cette région d’Ardèche d’une manière approfondie, tout reste à faire et comprendre cette expérience exceptionnelle dans une époque ou le fantôme de Max Ernst est toujours présent dans le sud Ardechois. Il prend du recul par rapport à ses paysages cubistes pour aborder un style très personnel, marqué par l’Amérique du sud.
En 1954 il fait la connaissance de Picasso ainsi que de la peintre anglaise Freda Sargent (née en 1928) avec qui il se marie au Panamá. Leur fils Rodrigo naît en 1952 à Montélimar.
En juillet 1955, Obregón retourne en Colombie, mais la

En conclusion
Cette épopée « Cubiste », si elle ne concerne pas que le département de la Drôme, puisqu’elle engage aussi les départements limitrophes, avec une véritable synergie, a fait naitre des relations particulières entre des artistes que rien ne réunissait, des gens du cru qui ont pris part à une autre dimension de leurs activités : Nini Chaize , responsable d’un restaurant à Crest s’est trouvé impliquée dans l’association « Art et Jeunesse », elle, qui s’était fait connaître pour son engagement de résistante, prendra en affection ces artistes, André Lhote dans un texte salua cette ambiance si chaleureuse qui entoure Vanber.
Il était de bon ton de parler de « décentralisation culturelle » telle que l’annonçait A. Malraux. On ne pouvait faire mieux, même si les heures de gloires de ces époques ne sont pas relatées, aujourd’hui, avec le même enthousiasme d’une ville concernée à une autre, les faits sont là, bien visibles dans cette exposition .
Le cubisme est un mouvement qui a été défendu jusqu’aux années 35 par les plus grands artistes, les théoriciens seront plus réticents à passer à autre chose, trop convaincu par l’importance de leur découvertes. Cette exposition montre l’itinéraire de chacun, certains fidèles à leur style, d’autre inquiets du devenir de ces théories face à de nouveaux mouvements qui s’imposent entre les deux guerres.